Avec près de 2 milliards d’utilisateurs en 2023, l’application TikTok est devenue un vecteur incontournable de communication, de diffusion et de partage de contenus vers des publics hétérogènes mais surtout très jeunes.

Objet de préoccupations majeures pour la protection des données de ses utilisateurs, TikTok est au centre de multiples controverses depuis son émergence en 2016. Ses liens organiques avec le gouvernement chinois inquiètent. Comme pour n’importe quelle entreprise du pays, un comité interne du Parti communiste est rattaché directement à la direction de ByteDance, la firme à l’origine de l’application. Elle comptait aussi dans ses rangs près de 6 000 censeurs en 2021.

La survenance de nombreux conflits mondiaux et leur médiatisation fait de TikTok une véritable manne de renseignements. Sur cette plateforme, chaque internaute peut devenir un “reporter” de guerre et relayer des vidéos au plus près du champ de bataille comme c’est le cas pour l’Ukraine ou le Proche-Orient. Cependant, l’application est aussi le réceptacle exacerbé de campagnes de désinformation et de propagande. Au-delà des aspects liés à la protection des données, ce sont les manœuvres d’influence à l’œuvre derrière Tik Tok qui interrogent. Elles laissent nécessairement transparaître de nombreux risques d’ingérence étrangère qui sont autant d’atteintes à la souveraineté des États.

Une mine d’or pour le renseignement en sources ouvertes

Le réseau Tik Tok est une précieuse source d’information et certaines vidéos peuvent représenter un intérêt majeur pour les services de renseignement. Un auditoire d’ampleur mondiale et un temps important consacré à la plateforme par ses utilisateurs sont autant d’atouts que les services d’investigation sont en mesure d’exploiter[1]. En effet, en 2022, les usagers passaient en moyenne plus d’une heure et demie par jour sur Tik Tok soit quatre fois plus que la durée moyenne passée sur Snapchat. C’est aussi le double du temps dédié quotidiennement à Facebook ou Instagram[2]. Des statistiques démontrent également que 90% des utilisateurs se connectent à l’application plusieurs fois par jour[3].

La pandémie liée à la Covid-19 a grandement contribué au développement du réseau notamment à l’occasion des différentes vagues de confinement. Ainsi, dès les premiers mois de l’année 2022, la plateforme a dépassé la barre des 3,5 milliards de téléchargements dans le monde. Aujourd’hui, ce ne sont pas moins de 7 millions de Français qui se rendent sur TikTok quotidiennement.

Si l’on ajoute à cette pratique et à ces usages des tensions internationales et des enjeux géopolitiques d’ampleur, on obtient la publication en temps réel de contenus de première main qui peuvent revêtir une forte valeur ajoutée. Le conflit opposant la Russie à l’Ukraine a été l’occasion pour de nombreuses personnes de s’exprimer sur Tik Tok. Plusieurs semaines avant leur offensive en territoire ukrainien, de multiples vidéos affluaient sur l’application montrant des colonnes de véhicules militaires russes se positionnant en ordre de bataille. À l’heure où peu de politiques et de médias adhéraient à la thèse de l’intervention armée, le nombre de vidéos postées a permis à Tik Tok d’être pris au sérieux comme source de documentation et de couverture de la guerre en Ukraine. Cela démontre à quel point les réseaux sociaux ont acquis une place de choix dans la médiatisation des conflits internationaux. De nouvelles capacités techniques comme les lives (vidéos filmées et commentées en direct par ceux qui les visionnent) facilitent l’acquisition et la diffusion d’information depuis les premières lignes du front. Sur Tik Tok, plus que sur n’importe quelle autre plateforme, le conflit russo-ukrainien a connu le plus haut niveau d’engagement en termes de contenu. Celui-ci est généralement mesuré par le nombre total de likes, de commentaires et de partages d’une vidéo, ainsi que par le nombre de vues et de followers qu’elle a reçus.

Dans ce contexte, des milliers de Russes et d’Ukrainiens, civils ou soldats, n’hésitent plus à documenter sur les réseaux leur vie dans un pays en guerre. Depuis le début des opérations, ils sont nombreux à donner un aperçu de leur quotidien et à participer aux dernières danses tendances sur TikTok au milieu des ruines et des zones de combat[4]. Ils décrivent leur journée dans un abri anti-missile, diffusent les trajectoires de roquettes, partagent le spectacle des bâtiments détruits et des carcasses de véhicules calcinées[5]. De plus, la géolocalisation des utilisateurs constitue un atout de taille pour suivre en temps réel les mouvements des belligérants. Cela permet de discerner les axes d’effort majeurs et les offensives probables des deux camps.

Enfin, grâce à ces innombrables vidéos, l’application s’est révélée être un outil précieux en matière d’investigation et de renseignement en sources ouvertes[6]. Elles ont permis notamment de démontrer l’attaque de couloirs humanitaires, le bombardement indiscriminé de zones civiles, le recours au pillage ou encore la torture et l’exécution de prisonniers de guerre. Au regard du droit international, il s’agit d’autant de violations de la Charte des Nations Unies pouvant constituer des crimes de guerre.

Avec une approche communautaire, Tik Tok pave également la voie aux narratifs en tous genres et à la fédération d’opinions autour d’acteurs centraux du réseau. Les analyses relationnelles et autres diagrammes d’influence permettent d’étudier de manière très visuelle les interactions des utilisateurs entre eux et la cohésion de communautés pro ou anti. Le monitoring de ces comptes – créateurs de contenus ou “suiveurs”- permet ainsi de cartographier finement un réseau, de dégager des tendances d’influence et d’anticiper des réactions (appels à manifester, apologie du terrorisme).

Un catalyseur de propagande et de désinformation

Vecteur de communication à l’audience colossale, Tik Tok est également en proie à d’importantes problématiques liées à la manipulation de l’information, à la désinformation et à la diffusion d’une propagande outrancière. Ceci est rarement le fruit du hasard mais souvent la démonstration de stratégies étatiques ou subétatiques bien rodées. En France, au dernier trimestre 2022, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) a même épinglé Tik Tok, lui intimant de faire preuve de plus de transparence dans la lutte contre la désinformation[7].

Accusations de fraude électorale, diffamation pure et simple ou encore distorsion de la réalité sont autant de leviers d’action pouvant être mis au service d’un agenda politique donné. Des techniques de manipulation visuelles, allant du simple montage trompeur à l’utilisation d’intelligences artificielles pour créer des faux particulièrement crédibles peuvent facilement induire en erreur un public crédule, enfants et adolescents en premier lieu[8]. La viralité des contenus sur la plateforme facilite aussi la diffusion de fausses informations auprès d’un public très jeune qui est souvent démuni quand il s’agit de trier des données et d’en juger la pertinence. Le principe même du scroll, qui consiste à faire défiler les vidéos d’un simple geste du pouce, implique une consommation passive des contenus sans analyse ou remise en question.

Un exemple frappant, intervenu dans le contexte de la guerre en Ukraine: de nombreuses vidéos ont été diffusées sur le fameux “fantôme de Kiev”, un hypothétique pilote ukrainien qui aurait abattu plusieurs avions militaires russes. En particulier, une vidéo a retenu l’attention, montrant un avion de chasse ukrainien abattre un aéronef ennemi au-dessus d’habitations. Sauf que dans cette scène devenue virale, il n’y avait rien de réel ! Le duel spectaculaire provenait de Digital Combat Simulator (DCS), un jeu vidéo de simulation de combats aériens, aux graphismes ultra-réalistes.

Enfin, la multitude des contenus comme des audiences-cibles qui les visionnent parachèvent le tableau: un terrain parfaitement propice à la diffusion d’informations parcellaires et orientées. Même l’outil d’aide à la recherche intégré à l’application induit des biais d’interprétation et des biais cognitifs qui orientent les recherches des utilisateurs[9]. Ainsi, 20% des résultats contiennent des informations trompeuses ou fallacieuses particulièrement sur les sujets clivant l’opinion comme la guerre en Ukraine ou la vaccination contre la Covid-19.

A l’image de la première guerre du Golfe en 1991, première opération militaire retransmise en mondovision, l’offensive russe en Ukraine a également marqué un tournant dans la médiatisation des conflits. Elle a même été surnommée la “Première guerre Tik Tok de l’Histoire” tant elle incarne en ligne un certain affrontement des volontés, des discours et des postures. Pour la première fois à l’occasion d’un conflit majeur qui renoue avec le combat de haute intensité, les réseaux sociaux sont davantage utilisés pour leur force de frappe communicationnelle que pour leurs capacités technologiques intrinsèques.

Un vecteur d’ingérence

Si Tik Tok constitue un levier d’intérêt particulier en matière de recherches en sources ouvertes, l’application inquiète aussi en raison de son opacité, et de son respect à géométrie variable de la réglementation sur la désinformation et la protection des données. À cet égard, plusieurs États ont déjà alerté et mis en garde quant au risque d’ingérence étrangère suscité par l’application. En effet, en 2022, les directeurs de la CIA et du FBI faisaient part de leur inquiétude et estimaient que Tik Tok représentait un risque majeur pour la sécurité nationale des États-Unis. Le 23 mars 2023, Shou Chew, le directeur général de Tik Tok a été auditionné à Washington par le Congrès qui souhaitait éclaircir les soupçons d’ingérence de la Chine dans le tissu industriel américain. À l’instar de cet entretien, plusieurs pays ont pris des mesures afin de circonscrire le terrain de jeu de cette application.

En France par exemple, Stanislas Guérini, ministre de la Transformation et de la Fonction publique, a interdit depuis mars 2023 l’installation d’applications récréatives sur les téléphones professionnels des fonctionnaires et agents de l’État. Tik Tok ne présenterait pas des niveaux de sécurité et de protection des données acceptables au regard de l’administration française[10]. En plus de la France et des États-Unis, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et le Canada ont également banni Tik Tok des téléphones portables de leurs députés et agents gouvernementaux. De la même manière, la Commission européenne, régulièrement en proie à des cyberattaques et autres campagnes d’influence, a décidé de s’en prémunir en supprimant notamment l’application Tik Tok des smartphones de ses employés.

D’autres États ont choisi des mesures plus drastiques et contraignantes pour protéger la vie privée de leurs concitoyens et garantir leur sécurité nationale. C’est le cas de l’Inde qui a interdit l’application depuis le 30 juin 2023[11]. Cette décision est un cataclysme pour l’entreprise qui perd ainsi son plus important marché à l’international soit plus de 120 millions d’utilisateurs indiens.

En matière de souveraineté, l’application se trouve à la cardinalité d’enjeux géopolitiques majeurs. Les capacités de surveillance de l’application mises au service d’une idéologie politique préoccupent davantage que les craintes liées à la protection des données. L’ombre du Parti Communiste Chinois (PCC) se dessine derrière Tik Tok puisqu’en 2017 il a pris possession des organes de contrôle de l’entreprise ByteDance, créatrice de Tik Tok. Ainsi, le PCC exerce une supervision stricte sur la diffusion des contenus. Il y a donc désormais deux versions de l’application: Douyin, une version édulcorée qui respecte en tous points les préceptes de l’idéologie communiste et une version complète utilisée frénétiquement en Occident. Au sein de ces deux plateformes, les contenus diffèrent radicalement. Sur Douyin, les publications valorisent le patriotisme, l’utilitarisme et le combat intellectuel contre la perversion de l’Occident.

Le contrôle du PCC sur l’application ne s’exerce pas seulement sur la nature des contenus diffusés. Effectivement, la connexion à la plateforme est restreinte à 40 minutes quotidiennes pour les enfants chinois et son accès leur est tout simplement interdit de 22 heures à 6 heures. Cela peut notamment démontrer à quel point le gouvernement chinois est conscient des impacts potentiellement délétères de l’application sur la santé des plus jeunes.

Cette influence sur certains publics peut aussi se traduire par des enjeux en termes de souveraineté, notamment lors des périodes d’élections. Un exemple récent et pourtant peu médiatisé est celui de la Finlande[12], où il est établi que Tiktok a joué un rôle majeur dans le scrutin législatif d’avril 2023: de très nombreux jeunes électeurs ont voté pour le parti national populiste. Parmi eux, 62% ont déclaré que la communication du parti sur Tik Tok avait eu une incidence sur le choix de leur bulletin. À l’aune des élections européennes de juin 2024, le vecteur de communication que représente la plateforme doit être considéré avec un intérêt majeur.

Conclusion

Si Tik Tok est une mine d’or pour le renseignement en sources ouvertes, c’est aussi le catalyseur et le révélateur des relations de pouvoir entre les grandes puissances mondiales[13]. Surtout, le réseau social est un outil au service d’influences internationales, au centre desquelles se trouve la Chine. Accusée d’être un outil de propagande ou un avant-poste d’espionnage, l’application est un levier de soft power incontournable pour l’État communiste. Avec Tik Tok, l’Empire du Milieu concrétise sa place parmi les grandes puissances technologiques. D’une part, grâce à ses investissements massifs dans le domaine de l’innovation, elle réussit à se départir des géants américains leaders du numérique. D’autre part, elle parvient à faire de l’application à la plus vaste audience mondiale un outil au service de sa politique hégémonique.

 

 

Marina de Castro

Une Parole d’Expert de

Marina de CASTRO

Attachée d’administration             
Ministère de l’Intérieur
Advisor du CyberCercle

 

 

&

Julien Tomek
Julien TOMEK

Fonctionnaire
Cour Administrative d’Appel de Lyon
Conseil d’Etat

 

Parue le 17 novembre 2023

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