Les élections présidentielles approchant, l’ISSA France travaille à l’écriture d’un rapport pour y formuler, à l’attention des candidats, des propositions concernant le défi de la sensibilisation des jeunes aux dangers du numérique.

 En exclusivité pour Parole d’Expert, nous en dévoilons quelques idées clés.

 Rappelons que l’ISSA France est une association dont la vocation première est d’informer, d’éduquer et dexpliquer le monde numérique afin de sensibiliser différents publics aux dangers mais aussi aux opportunités qu’il représente. Lassociation se consacre aux publics les plus vulnérables, les enfants, les adolescents et les jeunes adultes.

Distorsion entre générations pré- et post- numérique

Si parler du défi de la sensibilisation des jeunes aux dangers du numérique semble un sujet ciblé et circonscrit, nos travaux à l’ISSA France ces dernières années, et plus particulièrement les trois ans passés, nous ont amenés à faire plusieurs constats. Ce qui se passe dans « le cyber » ne serait-il pas l’arbre qui cache la forêt ?

Très tôt, que ce soit à travers nos interventions en établissements scolaires, nos ateliers de parentalité numérique en entreprises ou à nouveau, de manière frappante, à l’occasion des interviews et suivis de plusieurs jeunes, lors de la conception de notre dernier ouvrage Envie de Cyber et des portraits qui s’y trouvent, il s’est produit un puissant « effet miroir ». Les réactions des jeunes gens face aux conseils de protection en ligne nous ont renvoyés à nos propres contradictions…. celles de ceux, nés et ayant grandi avant l’explosion du monde numérique, la génération d’avant Google, qui pour une part non négligeable a parfois la gâchette facile sur le monde numérique.

Retour sur l’histoire d’une introspection… Les échanges avec les générations Y et Z (nées entre 1984 et 2010) nous ont renvoyés assez sèchement à la façon dont nos générations, nées ou ayant grandi avant la bulle numérique, ont tendance à juger le numérique, comme un monde à part, accessoire, responsable de bien des maux, une « galaxie d’outils », dont on peut extraire l’ensemble des ressources sans trop d’états d’âme. En considérant le numérique comme tel, comment créer un lien et guider les jeunes face aux dangers qui peuvent les frapper, quand de leur prisme, leur monde est un parfait continuum entre vies réelle et virtuelle, comme le rez-de-chaussée et l’étage d’une même maison dans laquelle ils évoluent librement, au gré des fonctions de chaque pièce ?

La réponse est « difficilement ». Pour eux, c’est un fait. Réel et virtuel forment un tout, un prolongement l’un de l’autre. Ils n’y voient pas de différences.

À l’ISSA France, nous avons une devise qui nous est chère « atteindre avant de convaincre », devise qui nous oblige à apprécier l’efficacité et la pertinence de nos actions. C’est pourquoi, nous sommes très attachés à d’abord écouter et comprendre, pour à la mode Inception « tordre » nos messages pour les rendre acceptables par notre cible.

C’est pourquoi, par exemple, lors de nos ateliers, nous ne parlons jamais de « temps d’écran » qui n’a non seulement aucun sens, sauf dans le cas des très jeunes enfants pour des raisons de santé publique, mais qui est une malhonnêteté intellectuelle quand on sait le temps que nous passons – tous – aujourd’hui devant nos écrans. C’est ce qui en fait d’ailleurs le meilleur moyen pour des parents ou figures d’autorité de dévaloriser leurs injonctions : Sur le terrain du temps plutôt de l’usage, ils laissent ainsi supposer que leur temps d’écran a davantage d’importance, d’urgence et de valeur que celui des enfants et ado, quoi qu’ils y fassent. Alimenter cette frustration est à l’inverse d’une sensibilisation efficace.

Valeurs et concepts bancals

La démonstration ne s’arrête pas là. De la même façon que les enfants et les adolescents ont du mal à s’expliquer cette perpétuelle discontinuité que les générations pré-numériques font entre vie réelle et vie virtuelle, ils ne sont pas toujours non plus en mesure de comprendre leurs aînés qui s’échinent à leur expliquer des concepts et des choses de la vie tels qu’eux pouvaient les vivre dans le monde pré-googlien. Là encore, c’est comme regarder le monde avec une paire de lunettes qui n’est pas à sa vue : les repères deviennent flous.

Le continuum vécu par les jeunes a pourtant modélisé une nouvelle image de nombreux concepts, à l’instar de la vie privée. Quand les générations pré-numériques continuent d’apprécier le concept de vie privée sans y associer sa réalité dans l’espace numérique (ou plutôt sa non-réalité) jusqu’à même l’annihiler, elles deviennent là encore totalement inaudibles auprès des jeunes. Pour reprendre l’analogie précédente, c’est un peu comme  les empêcher d’accéder à l’étage de leur propre maison.

Quel poids peuvent avoir également nos conseils quand le partage des mots de passe s’apparente à la version moderne du petit mot papier plié en 4 échangé entre deux écolières des années 70 pour s’avouer mutuellement le nom de leurs amoureux respectifs ? Aucun, si on n’explique pas la base de la confiance, la base du respect mutuel et si on ne cesse de considérer le cyber comme une île dont on peut facilement les exiler.

Que ce soit leur rapport à la vie privée, à l’information, aux rapports sociaux, les jeunes les considèrent aussi bien à l’aune de leur vie réelle que virtuelle. Là encore, à ne pas soupeser ce point, nous nous retrouvons en décalage avec nos jeunes cibles.

Nous ne passerons pas ici tous les concepts au crible, mais il en va de même de leur rapport à la reconnaissance et à la valorisation. Depuis combien de temps n’a-t-on pas demandé à notre jeunesse ce que signifie pour elle « la réussite » dans une vie, ce que signifie pour elle d’être reconnue et valorisée ?

Vous me direz peut-être que vous ne comprenez pas qu’une association dont le seul but est de faire prendre de bons réflexes aux jeunes se pose de telles problématiques, et vous avez raison de vous poser la question. C’est parce qu’en égrenant au tout début nos discours de prévention sur la sécurité en ligne (mots de passe, données personnelles, publicité ciblée, cyberharcèlement, arnaques, sextorsion…), nous avons très vite saisi que le compte n’y était pas, que nous ne prenions pas le sujet par le bon bout et qu’il fallait creuser plus loin pour obtenir des résultats satisfaisants et, in fine, œuvrer à les protéger, les protéger peut-être d’eux-mêmes aussi…

Connaissances de façade

Car il ne faut pas s’y tromper : au-delà de tout ce qui a été précédemment dit, ces jeunes ont besoin d’être sensibilisés. Les besoins en éducation cyber sont essentiels et les bonnes volontés sont précieuses. Nous sommes absolument convaincus de la nécessité de construire cette autonomie des jeunes, faire en sorte qu’ils puissent gérer ce continuum vie réelle / vie virtuelle et que nous devons activer leur perception des risques, aussi bien dans l’une que dans l’autre.

Si les jeunes sont pleinement à l’aise avec l’ergonomie des terminaux numériques et des applicatifs, ils n’ont en revanche pas ou peu de connaissances sur l’écosystème et le fonctionnement du monde numérique, ou encore sur la géopolitique de l’immatériel. Ce ne sont pas les enseignements numériques qui à ce jour y changeront quelque chose. En effet, et un rapport de l’Institut Montaigne le soulignait d’ailleurs déjà dès 2011, le numérique n’est abordé en France que par son prisme « mathématique et algorithmique ». On ne compte d’ailleurs pas les initiatives faites autour du code. Dans le même temps, la dimension stratégique du numérique, mais également sa dimension humaine et sociale, sont bien trop souvent éclipsées, empêchant le numérique d’être d’ailleurs apprécié comme un levier de croissance et une perspective d’avenir.

« Cyber », une particule encombrante

Dans le même ordre d’idées, encarter les problèmes qui se passent sous pavillon « cyber » a eu comme impact de les rendre tellement spécifiques et hors frontières qu’ils en ont été longtemps amenuisés, éloignés de nos préoccupations et considérés comme des maux plus indolores. Le cyberharcèlement en est un exemple illustrant.

Il n’a pas toujours été « cause de première dame », ni sujet de campagnes TV. Il a fallu bien des malheurs pour qu’il le devienne. À cela s’ajoute un autre effet néfaste : en estampillant des problématiques bien réelles de « cyber » s’est posée la question de qui devait en être « en charge ». Si aujourd’hui c’est un sujet que l’Education Nationale a fait sien, cela n’a pas toujours été le cas. Qu’on le veuille ou non, la question de le gérer, ou pas, au sein des établissements scolaires s’est posée.

Problème du monde numérique ou problème du monde d’en bas ? Vaste sujet, mais mauvaise question.

Il est indéniable que le bon choix a été fait en le prenant à bras le corps, mais il est un parmi tant d’autres… Le cyberharcèlement n’est pas le seul fléau du numérique.

C’est dans ces moments-là que consulter les sources et la genèse peut être éclairant.

La cyber, innervée au Parcours citoyen

Si l’école ne peut pas tout et si elle n’a pas le monopole de l’éducation, il faut rappeler tout de même que le code de l’éducation dit ceci : « La formation scolaire favorise l’épanouissement de l’enfant, lui permet d’acquérir une culture, le prépare à la vie professionnelle et à l’exercice de ses responsabilités d’homme et de citoyen. Elle constitue la base de l’éducation permanente. Les familles sont associées à l’accomplissement de ces missions. » et aussi « Les écoles, les collèges, les lycées et les établissements d’enseignement supérieur sont chargés de transmettre et de faire acquérir connaissances et méthodes de travail. Ils contribuent à favoriser la mixité et l’égalité entre les hommes et les femmes, notamment en matière d’orientation. Ils concourent à l’éducation à la responsabilité civique et participent à la prévention de la délinquance. Ils assurent une formation à la connaissance et au respect des droits de la personne ainsi qu’à la compréhension des situations concrètes qui y portent atteinte. Ils dispensent une formation adaptée dans ses contenus et ses méthodes aux évolutions économiques, sociales et culturelles du pays et de son environnement européen et international. (…) Les écoles, les collèges et les lycées assurent une mission d’information sur les violences et une éducation à la sexualité. »

En toute honnêteté, nous avons été surpris nous-mêmes à la lecture de cette substantielle mission.

Pour y faire écho, de l’école au lycée, existe le Parcours citoyen. Le Parcours citoyen vise à la construction, par l’élève, d’un jugement moral et civique, à l’acquisition d’un esprit critique et d’une culture de l’engagement. La circulaire du 23 juin 2016 en précise les grands objectifs ainsi que les modalités de pilotage et de mise en œuvre.

Il s’adresse à des citoyens en devenir qui prennent conscience de leurs droits, de leurs devoirs, de leurs responsabilités. Adossé aux enseignements, en particulier l’enseignement moral et civique, l’éducation aux médias et à l’information, il concourt à la transmission des valeurs et principes de la République en abordant les grands champs de l’éducation à la citoyenneté : la laïcité, les valeurs républicaines, l’égalité entre les sexes et le respect mutuel, la lutte contre toutes les formes de discrimination, notamment la prévention et la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, contre les LGBT phobies, l’éducation à l’environnement et au développement durable, la lutte contre le harcèlement, l’éducation aux médias et à l’information ; ou encore l’éducation à la défense et à la démocratie. Ce parcours prend également appui sur la participation de l’élève à la vie sociale et démocratique de la classe et de l’école ou de l’établissement.

Voici un programme bien dense qui doit cohabiter avec le programme « tronc commun », ce qui n’est d’ailleurs pas du goût de tous les candidats à l’élection présidentielle qui estiment que l’école doit se recentrer sur les fondamentaux. A relire le code de l’éducation… n’est pas fondamental que le Français ou les maths !

Voilà une autre façon de dire que dans ce programme déjà chargé doivent se greffer en sus, des interventions de sensibilisation aux bonnes pratiques numériques ou encore au cyberharcèlement. Cela dépend du bon vouloir d’enseignants, de conseillers d’orientation, et autres directeurs d’établissement, dont l’initiative est souvent personnelle. C’est en tous cas souvent ainsi que nos interventions se sont concrétisées avec des établissements perdus ou démunis suite à des problématiques concrètes.

Afin, non seulement de gagner en temps, mais aussi parce que cela nous semble relever de la plus exemplaire logique, nous revendiquons l’importance d’introduire une dimension cyber au sein même du Parcours citoyen. En d’autres termes, cela revient à faire du cyber une transversale à tous les sujets abordés par les thématiques du Parcours citoyen. Cela permettrait sans aucun doute davantage de résonance chez des jeunes gens qui n’ont pas connu le monde, sans le numérique.

Comment cela se traduit-il ? Il convient par exemple d’aborder la question du Revenge Porn au moment d’évoquer les questions de respect mutuel ou encore de l’égalité entre les hommes et les femmes, comme il est pertinent d’expliquer la sextorsion ou encore la prostitution de plus en plus préoccupante des jeunes femmes largement facilitée par l’outil numérique, quand on traite de la perception et du respect de son corps. Le cyberharcèlement est quant à lui tout indiqué au moment de parler du handicap, de la différence, des orientations sexuelles comme identitaires. Et enfin, mais la liste est longue, aborder les fake news quand on traite des questions de démocratie et de contrat social peut avoir tout autant de sens.

Tout à chacun appréciera que dans le Parcours citoyen, nous abordons le numérique comme outil et comme continuum existentiel des jeunes.

Ce qui nous amène à préciser que nous revendiquons que le numérique ne doit pas devenir une espèce de notion fourre-tout. Il est important que toutes les dimensions du numérique soient parfaitement identifiées. Le numérique tel qu’abordé ici dans le Parcours citoyen comme pivot entre réel et virtuel et dans sa dimension humaine et sociale, ne doit pas se confondre avec le numérique comme savoir fondamental et disciplinaire, auquel il est naturellement logique d’associer des enseignements spécifiques et plus techniques (codage, algorithme, cybersécurité, etc.) comme c’est le cas à travers l’enseignement des sciences numériques et technologie au lycée ou avec la certification Pix.

Qui sait ? Comme nous le précisons dans le rapport, redonner ses vrais contours au numérique et la place qu’il occupe pour les jeunes, est peut-être – nous le croyons fermement au sein de l’ISSA France – la voie pour non seulement mieux les sensibiliser aux dangers, mais également révéler le numérique et la sécurité numérique comme des perspectives d’avenir, de développement, d’engagement et de réalisation personnelle.

 

Diane RAMBALDINI

Une Parole d’Expert de

Diane RAMBALDINI
Présidente cofondatrice
ISSA France

Parue le 25 février 2022

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